Le Sentier Transcanadien de Tasha : j’avais l’habitude de mesurer mes randonnées en kilomètres
Ce que faire du plein air avec mon chien âgé m’a appris à propos de l’identité, la résilience et la guérison sur le Sentier
Écrit par Tasha Ryland
J’avais l’habitude de mesurer mes randonnées en kilomètres. « Celle-ci fait environ 4,5 kilomètres l’aller » ou « ce tronçon fait 7 kilomètres avec une route en gravier de 3 kilomètres ». Je mesurais chaque aventure en nombres : les dénivelés, la fatigue dans mes jambes à la fin de la journée…
En grandissant dans la région des Labrador Straits, couvrir de longues distances faisait toujours partie du plan. Les routes et les sentiers n’étaient pas pavés ou bien balisés. J’ai vu mon père naviguer dans les Labrador Barrens sans boussole ni carte, et j’ai appris à faire la même chose. Le sentier Pioneer Footpath, qui a été le seul chemin pour se déplacer pendant plus de 150 ans, longe le littoral accidenté sur lequel j’ai grandi. Mon chien, Jake, et moi marchions jusqu’à Schooner Cove lorsque j’étais enfant, et parfois, jusqu’au phare de Point Amour si nous avions le temps. Jake courait en avant, la queue levée, et se retournait de temps en temps pour s’assurer que j’étais toujours là. Je pensais à la distance qu’il restait à faire alors qu’il était juste content d’être là, à mes côtés, le museau dans le vent.

Crédit photo : Tasha Ryland
Le East Coast Trail faisait partie de notre routine
Lorsque j’ai déménagé à St. John’s pour l’école et le travail, je l’ai amené avec moi. Le East Coast Trail est devenu une partie de notre routine, peu importe la saison, peu importe le moment de ma vie. Je classais des informations sur le sentier : « Cape Spear était à près de 10 kilomètres de Maddox Cove, 20 si on fait l’aller-retour ». Je cochais les randonnées plus « difficiles », comme un sentiment d’accomplissement. Si elle était assez longue, assez abrupte ou assez difficile, je pouvais en être fière.
Puis il y a eu comme un glissement de terrain dans ma vie. L’année que j’ai perdu mon père est l’année durant laquelle j’ai parcouru le plus de distance sur le Sentier. Je choisissais de plus longs trajets, des pentes plus raides avec l’urgence que seul le deuil peut nous faire ressentir. Les kilomètres me donnaient l’impression que je continuais à aller de l’avant. Au fil des ans, j’ai rencontré d’autres personnes qui marchaient pour les mêmes raisons, des raisons qui ne s’affichent pas sur les applications sportives. Une veuve qui fait une randonnée pour son mari tous les dimanches matin. Une personne qui s’entraîne pour un ultramarathon après avoir été paralysée. Des amis qui pensaient juste avoir besoin « d’air frais » alors qu’ils avaient réellement besoin d’espace pour se parler. Le Sentier est rempli de personnes qui guérissent à leur manière.

Crédit photo : Tasha Ryland
J’aimais être dehors pour être avec lui
Quelque part entre le deuil et les kilomètres, j’ai commencé à remarquer les pauses de Jake. Il se reposait dans des montées qui ne le ralentissaient pas normalement et marchait plus souvent à mes pieds au lieu d’être en avant et de se retourner de temps en temps à son habitude. Je savais ce que ces signes signifiaient sur ses capacités, mais j’étais tout de même reconnaissante pour ces moments de répit. Au fond de moi, je savais que repousser les limites et les kilomètres pour fuir quelque chose que je ne pouvais pas nommer, et, sans même le savoir, Jake me rappelait de ralentir. En 2021, j’ai fait mes valises et j’ai traversé le pays en voiture jusqu’en Colombie-Britannique pour le travail. Jake était sur banc arrière, comme toujours, les kilomètres n’avaient pas d’importance tant qu’on était ensemble pour les faire.
La côte atlantique est devenue la côte pacifique, mais nos routines sont restées les mêmes. Nous avons trouvé d’autres sentiers côtiers. Peu à peu, les distances ont cessé d’avoir de l’importance pour moi. Plutôt, je profitais simplement d’être dehors avec lui, à surveiller attentivement tout indice qu’il était temps de repartir. Jake a vieilli, et les sentiers étaient de plus en plus courts, mais nous n’avons jamais arrêté nos aventures ensemble. Nous nous sommes adaptés aux changements. Je choisissais des trajets plus courts et avec moins de dénivelés. Nous passions plus de temps à nous reposer aux bords des falaises.
Voir la façon dont il s’ajustait sans se plaindre, me compliquait la tâche d’ignorer les choses et les changements dans ma vie que j’évitais. Nos sorties sont devenues plus intentionnelles alors que nos années sous le soleil de la côte ouest passaient. Nous allions plus aussi vite lors de nos randonnées de 10 kilomètres, mais ça semblait toujours bien assez. Je pense que c’était la première fois que mon idée d’une randonnée « réussie » n’avait rien à voir avec le dénivelé ou les chiffres. C’était à propos de lui, alors qu’il sautait sur la banquette arrière, fatigué, mais satisfait. À propos de moi, fatiguée, mais satisfaite aussi.

Crédit photo : Tasha Ryland
J’ai fait appel aux sentiers pour me réconforter
Éventuellement, nous nous sommes retrouvés à la maison au bord des Labrador Straits. Après plusieurs années d’absence, les sentiers me semblaient familiers, c’est moi qui les utilisais différemment. Je suis allée sur le Pioneer Footpath pour trouver du réconfort tout en me préparant à perdre mon partenaire d’aventure. À sa dernière saison, au bel âge de 18 ans et demi, je tirais mon beau Jake dans un petit chariot vert sur les tronçons du Footpath que nous avions marché ensemble. Pour la dernière fois, il trempait ses pattes pleines de boue dans l’Atlantique. Après nos adieux, je suis retournée sur les sentiers pour me réconforter. J’avais besoin de quelque part où je pourrais continuer à avancer.
Lorsque je repense à ces années remplies de souvenirs sur les sentiers avec Jake, je me souviens très peu des kilomètres. Je pense seulement à lui, au bord des falaises à Torbay, le long du sentier Silver Mine Head Path, et à quel point il avait l’air fier d’être couvert de boue après avoir fait le sentier de Cape Spear avec des amis. Je me souviens de collations, des rires, des pauses pour boire de l’eau et de ses pattes pleines de boue.
J’attache mes souliers pour aller courir sur la magnifique route Dallas. Je suis seule cette fois, et au lieu de compter les kilomètres, je pense au dernier voyage que Jake et moi avions fait à Victoria, lorsque nous avions regardé le soleil se coucher sur la côte. J’avais l’habitude de mesurer mes randonnées en kilomètres. Je pense qu’à l’époque, ça me donnait une preuve que c’était quelque chose de spécial. Aujourd’hui, je mesure les randonnées en inspirations profondes, en bottes boueuses et en sourires loufoques pris en photo. Je pense à la façon dont Jake remuait sa queue même quand la pente devenait plus raide. Il ralentissait lorsqu’il en avait besoin et continuait avec plaisir à son propre rythme. Quelque part en chemin, j’ai arrêté de vouloir fuir tout aussi.
Ces temps-ci, si je reviens à la maison avec un sourire, un sentiment de légèreté et de la boue sur mes bottes, c’est une journée de randonnée réussie à mes yeux.

Crédit photo : Tasha Ryland
Tasha Ryland est une infirmière nomade qui aime raconter ses récits en plein air, originaire de la région des Labrador Straits. Elle passe son temps libre à explorer les sentiers côtiers partout au Canada et réfléchir sur l’identité, la résilience et la vie en plein air. Une grande partie de son travail a été inspirée par les aventures qu’elle a vécues avec son chien âgé, Jake.

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À propos de Sentier Transcanadien
À Sentier Transcanadien, nous travaillons pour faciliter les possibilités de découvrir et d’explorer les communautés et les paysages diversifiés du Canada, en encourageant les visites sur le Sentier et le soutien de celui-ci, en améliorant la santé et le bien-être, en favorisant les liens communautaires et en suscitant un engagement et un soutien accrus du public en faveur des sentiers.
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Crédit photo principale : Tasha Ryland














